Fahad Razak1, Saeha Shin2, C David Naylor2, Arthur S Slutsky2. 1. Institut du savoir Li Ka Shing (Razak, Shin, Slutsky), Hôpital St. Michael; Département de médecine (Razak, Naylor, Slutsky) et Institut des politiques, de la gestion et de l'évaluation de la santé (Razak, Naylor), Université de Toronto, Toronto, Ont.; École de médecine et de dentisterie Schulich (Shin), Université Western, London, Ont.; Division interdépartementale de médecine des soins intensifs (Slutsky), Université de Toronto, Toronto, Ont.; Centre de recherche Keenan (Slutsky), Hôpital St. Michael; Départements de chirurgie et de génie biomédical (Slutsky), Université de Toronto, Toronto, Ont. fahad.razak@mail.utoronto.ca. 2. Institut du savoir Li Ka Shing (Razak, Shin, Slutsky), Hôpital St. Michael; Département de médecine (Razak, Naylor, Slutsky) et Institut des politiques, de la gestion et de l'évaluation de la santé (Razak, Naylor), Université de Toronto, Toronto, Ont.; École de médecine et de dentisterie Schulich (Shin), Université Western, London, Ont.; Division interdépartementale de médecine des soins intensifs (Slutsky), Université de Toronto, Toronto, Ont.; Centre de recherche Keenan (Slutsky), Hôpital St. Michael; Départements de chirurgie et de génie biomédical (Slutsky), Université de Toronto, Toronto, Ont.
Le Canada comptait une plus grande proportion de population ayant reçu 2 doses de vaccin contre le SRAS-CoV-2 que la plupart des autres pays du Groupe des dix (G10); il enregistrait aussi de meilleurs résultats pour plusieurs indicateurs directs: nombre de cas, nombre de décès liés à la COVID-19 et surmortalité totale.Le Canada a imposé des mesures sanitaires parmi les plus restrictives sur de nombreux plans, notamment quant aux rassemblements publics et à la fermeture des écoles.Le Canada a connu une inflation et un endettement public similaire aux autres pays, mais enregistré une croissance plus faible de son produit intérieur brut.À l’aube de la troisième année de pandémie, il est important que les gouvernements et les figures de la santé publique communiquent au public les points forts et les difficultés persistantes de la pandémie, indiquent clairement les mesures sanitaires qui pourraient être nécessaires dans les mois à venir et limitent à l’essentiel les restrictions pour contenir le SRAS-CoV-2.La première infection au SRAS-CoV-2 répertoriée au Canada s’est déclarée chez un patient d’un hôpital torontois le 25 janvier 20201. À ce moment, peu soupçonnaient l’intensité et la durée de la pandémie de COVID-19 à venir, qui a confronté les systèmes de santé et les gouvernements du monde à des défis que nous n’avions pas vus depuis un siècle. Pendant les 2 premières années, la population canadienne a assumé de lourdes restrictions sanitaires et démontré une forte solidarité sociale quant aux politiques en place, notamment pour la vaccination2. À l’aube d’une troisième année de pandémie, nous croyions important de comparer la réponse du Canada à celle de pays analogues pour aider le public et les gouvernements à mieux contextualiser la gestion et les effets de la crise au Canada. Pour ce faire, nous avons comparé les données publiques relatives à plusieurs grands indicateurs évaluant les répercussions du SRAS-CoV-2 et des mesures déployées pour le contenir.
Comment comparer le Canada aux autres pays?
Notre comparaison visait des indicateurs précis: taux d’infection au SRAS-CoV-2, décès liés à la COVID-19 et surmortalité générale, taux de vaccination, restrictions sanitaires sociétales, et répercussions économiques de la pandémie (voir dans l’encadré 1 la justification du choix des indicateurs). Portant sur la période du 4 février 2020 au 8 février 2022, les données utilisées proviennent de dépôts internationaux: de Our World in Data, de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), de l’Organisation des Nations unies pour l’éducation, la science et la culture (UNESCO) et du Fonds monétaire international14–17.Infections au SRAS-CoV-2: Le nombre de personnes ayant contracté le SRAS-CoV-2 permet d’estimer les absences au travail et dans les écoles ainsi que les éventuelles répercussions à long terme sur la vie familiale, le travail et l’éducation des symptômes chroniques postviraux persistants (COVID-19 de longue durée)3. Selon le statut d’immunisation et l’immunité conférée par des infections précédentes, certains cas mènent à l’hospitalisation et à la mort.Décès liés à la COVID-19: Les décès reflètent les infections les plus graves et les éclosions dans les milieux particulièrement vulnérables, et sont partiellement indicatifs de la réactivité et de la capacité du système de santé4. Cette statistique a été sousdénombrée partout dans le monde, y compris dans les pays riches comme le Canada5.Surmortalité: Cette statistique est moins touchée par les erreurs de classification, car elle comprend à la fois les décès liés à la COVID-19 et ceux causés par les répercussions sur le système de santé (p. ex., chirurgies oncologiques reportées) et les phénomènes sociétaux (p. ex., abus de substances)7. Elle mesure aussi les effets positifs indirects, comme la diminution des accidents automobiles mortels pendant les confinements (annexe 1, méthodes complémentaires 1, au www.cmaj.ca/lookup/doi/10.1503/cmaj.220316/tab-related-content)8.Pourcentage de la population vaccinée: Ce pourcentage illustre la capacité d’un pays à se procurer des vaccins et à les distribuer efficacement. Malheureusement, bien que certaines données publiques soient désagrégées par grands groupes démographiques, comme l’âge et le sexe, les sources ne fournissent pas d’information permettant une comparaison détaillée de l’équité vaccinale (p. ex., race, quintile de revenu des quartiers, acquis scolaire et exposition au travail)9,10.Restrictions sociétales: Cet indicateur évalue les mesures sanitaires non pharmacologiques imposées par les gouvernements pour limiter la propagation virale. L’analyse emploie l’indice de rigueur d’Oxford11, qui est largement utilisé pour représenter les fermetures d’écoles, de milieux de travail et de transports en commun; l’annulation d’événements publics; les restrictions des rassemblements publics; les exigences d’isolement; les campagnes de sensibilisation; les restrictions sur les déplacements intérieurs; et les contrôles frontaliers (annexe 1, méthodes complémentaires 2). Nous nous sommes particulièrement intéressés à la rigueur médiane des pays ainsi qu’au nombre de jours correspondant aux extrêmes (au-dessus du 90e centile ou sous le 10e centile) pour tous les pays du Groupe des dix. Nous avons aussi tenu compte des fermetures partielles et complètes des écoles primaires et secondaires.Répercussions économiques: Toutes sortes d’indicateurs illustrent ces répercussions12. Nous en avons choisi 4: le chômage, qui comporte aussi des conséquences pour la santé des personnes13; le produit intérieur brut (PIB) par personne; le taux d’inflation; et le ratio de la dette brute du gouvernement au PIB.Trois critères ont été employés pour choisir les pays de comparaison: 1) la similitude des modèles économique et politique, compte tenu des enjeux stratégiques et de gouvernance associés aux restrictions sanitaires dans une démocratie, surtout lorsque les libertés personnelles sont touchées; 2) les revenus par personne, étant donné la corrélation entre cette donnée et la capacité du système de santé, un facteur critique pour la gestion pandémique et les éléments comme la disponibilité d’infrastructures de santé publique pour le dépistage et la vaccination, ou le nombre de lits dans les hôpitaux et les unités de soins intensifs pour les malades graves; et 3) la taille de la population (dans une certaine mesure), en raison des défis logistiques qu’elle pose. Nous avons cherché le plus grand groupement de pays satisfaisant à ces critères qui existait avant la pandémie. Notre choix s’est arrêté sur le Groupe des dix (G10): Canada, Allemagne, Belgique, États-Unis, France, Italie, Japon, Pays-Bas, Suède, Suisse et Royaume-Uni (11 pays au total).Nous avons éliminé d’autres groupements, notamment les pays ayant un indice du développement humain élevé, dont certains ont une très petite population (p. ex., l’Islande, avec une population de 371 000 habitants)18; les plus gros groupes, comme le Groupe des vingt et l’OCDE, qui comprennent des pays que la Banque mondiale classe dans la tranche inférieure du revenu intermédiaire (p. ex., l’Inde); et les groupements comportant des pays dont le système politique diffère sensiblement (p. ex., l’Arabie saoudite, une monarchie absolue)14,19. Le Groupe des sept (G7) répondait aussi aux critères, mais le G10 compte plus de pays comparateurs (et englobe tout le G7). Nous n’avons trouvé aucun groupement plus important qui était largement reconnu avant la pandémie et respectait les 3 critères établis. Néanmoins, nous avons calculé dans une analyse de sensibilité les principales statistiques pour les pays de l’Union européenne et de l’OCDE.Nous nous sommes intentionnellement abstenus d’inclure ou d’exclure des pays individuels pour éviter les biais directionnels. Par exemple, la Nouvelle-Zélande et la Croatie ont toutes 2 une population similaire à celle du Canada et sont considérées comme ayant un revenu élevé par la Banque mondiale. Cependant, la Nouvelle-Zélande affiche l’un des plus bas taux de décès cumulatifs liés à la COVID-19, soit 10 par million, et la Croatie, l’un des plus élevés, soit 3400 par million (selon les données de février 2022 de Our World in Data). Ainsi, l’inclusion délibérée de l’un ou l’autre de ces pays ferait paraître le taux de décès du Canada pire ou meilleur qu’il ne l’est.
Comment le Canada se mesure-t-il aux autres pays?
Cas de COVID-19
Au Canada, le taux cumulatif par personne était de 82 700 cas par million. Les pays comparateurs (sauf le Japon) enregistraient tous un taux supérieur à 100 000 par million, la plupart atteignant au moins 2–3 fois le taux du Canada. Les Pays-Bas et la France présentaient les taux les plus élevés (respectivement 313 000 et 312 000 par million), et le Japon, le taux le plus bas (27 600 par million) (figure 1A).
Figure 1:
Infections au SRAS-CoV-2, taux de vaccination, décès liés à la COVID-19 et surmortalité. Les données ont été extraites d’une source publique (Our World in Data). Pour chaque pays, nous avons analysé les nombres quotidiens cumulatifs par million de personnes des infections confirmées au SRAS-CoV-2 (A), des décès confirmés liés à la COVID-19 (C) et de la surmortalité (D). De plus, nous avons comparé la proportion de la population ayant reçu toutes les doses de vaccin prescrites par les protocoles d’immunisation originaux (B). Puisque les dernières données disponibles sur la surmortalité au Canada dataient du 3 octobre 2021, nous avons appliqué cette même date de fin à tous les pays comparateurs (D).
Infections au SRAS-CoV-2, taux de vaccination, décès liés à la COVID-19 et surmortalité. Les données ont été extraites d’une source publique (Our World in Data). Pour chaque pays, nous avons analysé les nombres quotidiens cumulatifs par million de personnes des infections confirmées au SRAS-CoV-2 (A), des décès confirmés liés à la COVID-19 (C) et de la surmortalité (D). De plus, nous avons comparé la proportion de la population ayant reçu toutes les doses de vaccin prescrites par les protocoles d’immunisation originaux (B). Puisque les dernières données disponibles sur la surmortalité au Canada dataient du 3 octobre 2021, nous avons appliqué cette même date de fin à tous les pays comparateurs (D).
Vaccination
Le Canada a été parmi les derniers pays à commencer la vaccination, mais son taux d’immunisation a rapidement augmenté dans la deuxième moitié de 2021. En février 2022, il comptait la plus grande proportion de personnes entièrement vaccinées (ayant reçu toutes les doses requises par les protocoles originaux, généralement 2 pour les pays à l’étude), avec un taux de 79,9 %, tout juste devant le Japon (figure 1B). Bien que le taux de vaccination des États-Unis ait augmenté plus vite que partout ailleurs de décembre 2020 à juin 2021, ils affichaient finalement la plus petite proportion de personnes entièrement vaccinées, soit 63,9 %. Quant aux doses de rappel, l’Italie enregistrait le plus haut taux d’immunisation (58,8 %) et le Japon, le plus bas (7,3 %). Le Canada se situait près de la médiane (43,1 %) (annexe 1, figure supplémentaire 1, au www.cmaj.ca/lookup/doi/10.1503/cmaj.220316/tab-related-content).
Décès liés à la COVID-19
Le taux de décès liés à la COVID-19 au Canada était de 919 par million, deuxième derrière le Japon (156 par million). Tous les autres pays dépassaient 1000 décès par million (figure 1C). Les États-Unis présentaient le plus grand taux de décès cumulatifs liés à la COVID-19, soit 2730 par million. Pour la surmortalité cumulative (figure 1D), le Japon et le Canada affichaient les taux les plus bas (−143 par million au Japon, soit moins de décès que prévu, et 456 par million au Canada), et l’Italie et les États-Unis, les plus hauts (2510 et 2450 par million, respectivement).
Restrictions sociales et sanitaires
Le Canada s’est classé deuxième selon l’indice de rigueur d’Oxford (70,8); il a enregistré la plus petite variation de rigueur pendant la pandémie (écart interquartile de 67,1–73,6; figure 2) et s’inscrivait dans la moyenne quant au nombre de jours audessus du 90e centile (26 jours) et sous le 10e centile (50 jours). L’Italie affichait la plus haute médiane de rigueur (71,3), le plus grand nombre de jours au-dessus du 90e centile (267) et le plus petit nombre de jours sous le 10e centile (23) (figure 2). Le Japon présentait la plus petite médiane de rigueur (47,2) et ne comptait aucun jour au-dessus du 90e centile et le plus grand nombre de jours sous le 10e centile (230).
Figure 2:
Indice de rigueur d’Oxford. Dans le diagramme de quartiles (A), nous avons calculé le centile de l’index de rigueur pour chaque pays. Dans le diagramme en barres, nous avons d’abord calculé les 10e et 90e centiles du Groupe des dix (G10) — respectivement 37 et 76,8 — à partir de toutes les données quotidiennes disponibles pour les 11 pays à l’étude, du début de la pandémie au 8 février 2022. Nous avons ensuite déterminé le nombre de jours durant lesquels chaque pays du G10 était demeuré au-dessus du 90e centile (B), ou sous le 10e centile (C).
Indice de rigueur d’Oxford. Dans le diagramme de quartiles (A), nous avons calculé le centile de l’index de rigueur pour chaque pays. Dans le diagramme en barres, nous avons d’abord calculé les 10e et 90e centiles du Groupe des dix (G10) — respectivement 37 et 76,8 — à partir de toutes les données quotidiennes disponibles pour les 11 pays à l’étude, du début de la pandémie au 8 février 2022. Nous avons ensuite déterminé le nombre de jours durant lesquels chaque pays du G10 était demeuré au-dessus du 90e centile (B), ou sous le 10e centile (C).Le Canada était deuxième quant à la durée des fermetures d’écoles primaires et secondaires, avec un total de 51 semaines (annexe 1, figure supplémentaire 2), juste derrière les États-Unis, avec 66 semaines de fermeture complète ou partielle des écoles. À l’autre extrême, la Suisse n’affichait que 6 semaines.En désagrégeant les 9 indicateurs de l’indice de rigueur d’Oxford, on constate que le Canada figure parmi les pays ayant maintenu le plus longtemps des restrictions strictes sur les déplacements intérieurs, la tenue d’événements publics, les rassemblements publics, l’ouverture des lieux de travail et les voyages à l’international (annexe 1, figure supplémentaire 3). Il est aussi le seul pays du G10 à avoir conservé des restrictions modérées à fortes (> 40e centile) du printemps 2020 à la fin de la période (annexe 1, figure supplémentaire 4).
Indicateurs économiques
Le Canada et les États-Unis ont connu des montées importantes du chômage pendant la première vague de la pandémie, atteignant respectivement 13,4 % (mai 2020) et 14,7 % (avril 2020) (annexe 1, figure supplémentaire 5). La plupart des pays ont retrouvé leur taux de chômage prépandémie (décembre 2019 et décembre 2021), la Suède ayant enregistré le plus grand écart (+1 %) (figure 3A). La reprise économique dans les différents pays s’est faite à un rythme variable après le choc de la COVID-19. Tandis que la Suède a surpassé son produit intérieur brut (PIB) prépandémie de 2,8 %, le Canada, lui, a enregistré une baisse de 1,6 % (figure 3B). Il était aussi en milieu de peloton relativement à la hausse du taux d’inflation (2,6 %), la Belgique ayant subi la plus grande hausse (5 %) et le Japon, la plus petite (0 %) (figure 3C). Tous les pays ont enregistré une inflation positive. Le Japon et les États-Unis se trouvaient aux extrêmes (respectivement 0,8 % et 7 % d’inflation), avec le Canada près du milieu (4,8 %) (annexe 1, figure supplémentaire 6). Le ratio de la dette au PIB a connu une augmentation relativement élevée au Canada, soit 23,1 % (figure 3D); les États-Unis affichaient la plus grande augmentation (24,8 %) et la Suisse, la plus petite (2,9 %). Toutefois, en 2021, le ratio du Canada (110) était dans la médiane du G10 (annexe 1, figure supplémentaire 7).
Figure 3:
Progression du taux de chômage (A), du produit intérieur brut (PIB) par personne (B) et de l’inflation (C). À l’aide des données trimestrielles de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), nous avons extrait le taux de chômage, le PIB par personne (dollars américains, estimations de volume, parité de pouvoir d’achat fixe, année de référence de l’OCDE 2015, données désaisonnalisées) et l’inflation annuelle, mesurés selon l’indice des prix à la consommation du quatrième trimestre de 2019 (T4-2019) au quatrième trimestre de 2021 (T4-2021). Pour mesurer la progression du taux de chômage dans chaque pays, nous avons calculé la différence entre le T4-2021 et le T4-2019 (A); pour la progression du PIB par personne, nous avons divisé la différence entre les 2 PIB par personne par la donnée de référence (PIB du T4-2019) (B); et pour la progression du taux d’inflation, nous avons calculé la différence entre les taux de décembre 2021 et de décembre 2019 (C). De plus, nous avons utilisé les données annuelles du Fonds monétaire international pour déterminer la dette brute annuelle du gouvernement (en pourcentage du PIB) pour les années de 2019 à 2021. Enfin, nous avons obtenu la progression du ratio de la dette au PIB en calculant la différence entre l’année 2021 et l’année 2019 (D).
Progression du taux de chômage (A), du produit intérieur brut (PIB) par personne (B) et de l’inflation (C). À l’aide des données trimestrielles de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), nous avons extrait le taux de chômage, le PIB par personne (dollars américains, estimations de volume, parité de pouvoir d’achat fixe, année de référence de l’OCDE 2015, données désaisonnalisées) et l’inflation annuelle, mesurés selon l’indice des prix à la consommation du quatrième trimestre de 2019 (T4-2019) au quatrième trimestre de 2021 (T4-2021). Pour mesurer la progression du taux de chômage dans chaque pays, nous avons calculé la différence entre le T4-2021 et le T4-2019 (A); pour la progression du PIB par personne, nous avons divisé la différence entre les 2 PIB par personne par la donnée de référence (PIB du T4-2019) (B); et pour la progression du taux d’inflation, nous avons calculé la différence entre les taux de décembre 2021 et de décembre 2019 (C). De plus, nous avons utilisé les données annuelles du Fonds monétaire international pour déterminer la dette brute annuelle du gouvernement (en pourcentage du PIB) pour les années de 2019 à 2021. Enfin, nous avons obtenu la progression du ratio de la dette au PIB en calculant la différence entre l’année 2021 et l’année 2019 (D).Lorsque nous avons recalculé les données des figures 1–3 pour les pays de l’Union européenne et de l’OCDE (dans l’analyse de sensibilité mentionnée plus haut; annexe 1, figures complémentaires 8–10), la position relative du Canada et l’interprétation de ses résultats par rapport aux autres pays sont restées essentiellement les mêmes.
Quelles leçons stratégiques peut-on tirer de cette analyse?
Réflexion sur les constats de l’analyse
Toutes les données que nous avons utilisées présentent un risque d’inexactitude qui pourrait changer les comparaisons intérieures et avec les autres pays, notamment à cause du taux de dépistage du SRAS-CoV-2 et des méthodes utilisées pour saisir les causes de décès. Cependant, ce sont les seules données nationales recueillies périodiquement pour les paramètres d’intérêt, et nous estimons moindre le risque qu’elles changent systématiquement le classement relatif du Canada. Nous sommes conscients que les différentes approches de calcul de la surmortalité peuvent jouer sur les résultats, mais dans notre analyse de sensibilité basée sur un modèle d’apprentissage machine mis au point par le magazine The Economist7, les positions relatives des pays sont demeurées presque identiques, malgré une certaine variation des nombres absolus (annexe 1, tableau supplémentaire 1).Nous avons délibérément choisi de ne pas formuler de conclusions causales définitives quant à la relation entre les interventions et les résultats au Canada et dans les pays comparateurs. D’après l’évaluation a posteriori et la revue d’une récente analyse écologique médiatisée, le risque de déductions erronées dues au sophisme écologique serait élevé, car la proportion de population vaccinée n’aurait pas de lien avec la propagation subséquente de la COVID-1920–24. En outre, les chiffres nationaux ne tiennent pas compte des variations régionales, pourtant importantes dans un pays comme le Canada, où la santé relève des provinces. Par exemple, une investigation des décès liés à la COVID-19 et de la surmortalité au pays a révélé des écarts importants entre les provinces et, dans certains cas, une faible correspondance entre ces 2 éléments25. Enfin, comme les vagues de cas et de décès ne se produisent pas en même temps dans tous les pays, il faudra probablement attendre la fin de la pandémie pour établir des relations de cause à effet solides26.Néanmoins, notre analyse d’un large éventail d’indicateurs relatifs à la gestion et aux résultats de la pandémie dans les pays du G10 dresse un portrait clair des diverses approches employées par les gouvernements ainsi que des répercussions du virus et des mesures d’atténuation tout au long de la pandémie. Au sein du G10, le Japon s’impose comme une anomalie: il a enregistré des taux d’infection et de décès extrêmement faibles en dépit d’un taux d’immunisation comparable, des mesures sanitaires les moins strictes et de la population la plus vieille. Hormis le Japon, le Canada affichait à la fois le plus bas taux d’infection et la plus grande proportion de population vaccinée (annexe 1, tableau supplémentaire 3), malgré la capacité initiale très faible de ses hôpitaux et unités de soins intensifs relativement aux pays comparateurs27 et une population plutôt petite par rapport à sa superficie, ce qui implique des difficultés logistiques pour la prestation de soins.Les grandes stratégies d’atténuation, comme les restrictions des rassemblements publics et la fermeture des entreprises et des écoles, ont beaucoup varié d’un pays à l’autre, mais le Canada s’est montré assez strict par rapport aux autres. Malheureusement, il n’existe pas de données nationales globalement comparables pour de multiples éléments essentiels à la gestion de la crise et indicateurs des conséquences des mesures, dont les protocoles de dépistage, de recherche des contacts et d’isolement pour réduire la propagation; le respect des mesures sanitaires comme le port du masque; les conséquences de la capacité restreinte du système de santé, qui a retardé la prestation de soins non liés à la COVID-19 comme les chirurgies28; et les répercussions plus générales sur la santé mentale29.Tous les pays ont vu leur dette augmenter. Celle du Canada a connu la plus grande hausse relative, mais était initialement plus faible que celle des autres. Bien que la plupart des pays aient réussi à ramener le chômage à un taux prépandémie, l’inflation demeure un enjeu majeur.C’est en comparant le Canada aux pays affichant les pires résultats pour chaque indicateur que l’on constate à quel point notre expérience aurait pu être différente. Par exemple, si le Canada avait enregistré le même taux d’infection que la France pendant les 2 premières années de la pandémie, il aurait essuyé environ 8,75 millions d’infections au SRAS-CoV-2 supplémentaires, ce qui aurait considérablement joué sur les cas de maladie grave et de COVID-19 de longue durée. Si les taux de vaccination et de décès liés à la COVID-19 avaient été les mêmes au Canada qu’aux États-Unis, 5,9 millions de personnes de moins se seraient fait vacciner au pays, et la maladie aurait causé à peu près 68 800 décès de plus.Les raisons qui font du Japon une aberrance statistique sont inconnues. Comme on le voit aux figures 1B et 2, le pays n’avait à la première moitié de la pandémie ni mesures sanitaires strictes ni taux de vaccination exceptionnel. De plus, nos données sur la mortalité ne tiennent pas compte des différentes structures d’âge des pays. Par exemple, au Japon, 28,4 % de la population est âgée de plus de 65 ans, contre 16,6 % aux États-Unis et 18,1 % au Canada, ce qui ne fait qu’exacerber l’aberrance constatée.Plusieurs hypothèses ont été émises pour tenter d’expliquer la faible incidence du SRAS-CoV-2 au Japon, dont l’isolement intrinsèque à son statut d’île, une plus grande immunité initiale due à des éclosions précédentes de coronavirus, une population homogène dans laquelle l’haplotype de l’antigène leucocytaire humain est fortement présent, des différences culturelles dans le respect du port du masque, et une reconnaissance plus rapide de la propagation du virus par aérosols par les autorités de santé publique30–32. Il y aurait lieu de réaliser des analyses pour tirer des leçons du Japon et d’autres pays, comme la Nouvelle-Zélande, qui a largement réduit le fardeau de la COVID-19 en adoptant une approche « zéro COVID » aux premiers temps de la pandémie.
Leçons potentielles
Bien que les liens de causalité soient incertains, on peut émettre l’hypothèse que la réussite du Canada dans la lutte contre le SRAS-CoV-2 et son fardeau sanitaire est attribuable à une forte immunisation ainsi qu’à l’observance étroite des restrictions prolongées. Il appartiendra aux études futures de peser les avantages et les inconvénients de la stratégie du Canada par rapport à celle d’autres pays, mais supposant que cette hypothèse est exacte, en voici les éventuelles implications pour la suite des choses.D’abord, la grande proportion de personnes entièrement vaccinées au Canada montre une différence d’attitudes avec les États-Unis, où le quart de la population exprime encore des réticences allant de l’hésitation modeste à l’hostilité33. Ainsi, pour augmenter le nombre relativement faible de doses de rappel au pays, les gouvernements et les figures de la santé publique devraient donner plus d’information claire sur la protection offerte par ces doses, et ramener les mêmes programmes novateurs qui ont fait le succès initial de la vaccination dans les groupes racisés et à faible revenu34. Parallèlement, puisque la quatrième dose assure une protection marginale décroissante contre l’infection (sauf chez les personnes immunodéprimées), les figures politiques et la santé publique du Canada doivent se montrer transparentes quant à l’efficacité des doses de rappel supplémentaires et reconnaître ouvertement le besoin urgent de vaccins revisités et le travail continu en ce sens.On peut aussi tirer une leçon des mesures sanitaires. Puisque la relation entre les restrictions et le fardeau de la pandémie varie dans le temps, il est difficile de la quantifier à l’aide d’estimations ponctuelles cumulatives. Toutefois, compte tenu de l’accès tardif du Canada aux vaccins, il est probable que l’observance collective des mesures sanitaires ait contribué au contrôle du virus, du moins pendant la première année. Cela dit, le Canada figure parmi les pays du G10 dont les écoles sont restées fermées le plus longtemps (deuxième derrière les États-Unis) et dont les restrictions et interdictions entourant les rassemblements publics étaient les plus strictes. Mais avec l’immunité passive croissante, le besoin de reprendre les activités fondamentales pour la société civile, et l’épuisement de la population canadienne face aux restrictions collectives, il est temps de revoir les mesures sanitaires35. Si l’on avait plus rapidement écouté les études émergentes suggérant une transmission principalement aérienne du SRAS-CoV-236, aurait-on pu garder les écoles ouvertes et permettre des rassemblements publics sûrs en investissant davantage dans la filtration de l’air et la ventilation adéquate? Aujourd’hui, le discours émergent indique que le port du masque continuerait d’être bénéfique. Serait-il donc avisé de maintenir une exigence en ce sens dans les espaces publics intérieurs en périodes de grande propagation virale?Par ailleurs, le Canada a été de ceux qui ont le plus lourdement restreint les déplacements intérieurs et internationaux. Bien qu’initialement justifiables par le principe de précaution, ces mesures se sont avérées inefficaces en raison de la mondialisation et de la forte contagion du SRAS-CoV-2. Par exemple, même si les voyageurs en provenance d’Afrique du Sud et des pays voisins ont fait l’objet d’étroites restrictions suivant l’apparition d’Omicron, des études subséquentes ont démontré que le variant était déjà en Europe 1 semaine avant le premier signalement en Afrique du Sud38. Pour revenir à la normale, le Canada devra user de restrictions judicieuses, comme des contrôles frontaliers, mais retirer rapidement les restrictions si elles s’avèrent inefficaces.Enfin, il est important de souligner que la période analysée ne comprend pas les vagues d’Omicron, dont la contagiosité accrue apporte de nouveaux défis et de grandes perturbations39,40. Le plein effet de ce variant et de ses sous-variants devra faire l’objet d’une analyse rétrospective complète. Malheureusement, la capacité de dépistage fort limitée et le potentiel de réinfection d’Omicron compliqueront l’interprétation des taux par personne, car de nombreux cas n’auront pas été déclarés, et certaines personnes auront été comptées en double. Ainsi, le taux d’infection au SRAS-CoV-2 pendant et après ces vagues ne sera peut-être pas comparable avec les autres taux du pays et de ses analogues. Notamment, depuis janvier 2022, le Canada se classe avant-dernier du G10 en matière de tests PCR par personne (annexe 1, tableau supplémentaire 2), et ce, même si l’on estime qu’Omicron pourrait avoir infecté plus de 40 % de la population41. L’absence de dépistage nuit au contrôle des infections, à la reconnaissance des éclosions, à l’utilisation de traitements prophylactiques, au suivi des variants sous surveillance et à la définition des groupes vulnérables aux séquelles de la COVID-19. Il serait possible de réaliser des analyses à l’aide d’autres stratégies d’estimation des infections, comme la sérologie, l’analyse d’eau usée ou le dépistage dans les milieux de travail et les hôpitaux, mais ces méthodes ne sont actuellement pas considérées comme un remplacement adéquat des tests PCR individuels42.
Conclusion
Jusqu’à présent, le Canada se tire de la pandémie de COVID-19 avec des résultats de santé généralement plus favorables que la plupart des pays comparateurs, mais des répercussions économiques et sociales se font aussi sentir. Pour les phases subséquentes, il sera crucial de recueillir et d’analyser soigneusement les données, tout en reconnaissant les limites des indicateurs et des comparaisons disponibles. Les têtes dirigeantes devront transmettre l’information au public avec transparence et rapidité et prendre des mesures stratégiques pour renforcer les restrictions efficaces et modifier les autres selon les besoins.
Authors: Jason Abaluck; Laura H Kwong; Ashley Styczynski; Stephen P Luby; Ahmed Mushfiq Mobarak; Ashraful Haque; Md Alamgir Kabir; Ellen Bates-Jefferys; Emily Crawford; Jade Benjamin-Chung; Shabib Raihan; Shadman Rahman; Salim Benhachmi; Neeti Zaman Bintee; Peter J Winch; Maqsud Hossain; Hasan Mahmud Reza; Abdullah All Jaber; Shawkee Gulshan Momen; Aura Rahman; Faika Laz Banti; Tahrima Saiha Huq Journal: Science Date: 2022-01-14 Impact factor: 63.714