Literature DB >> 35599068

S Dupoirier1, L Dany2, B Tosello3, G Sorin4, S Tardieu5, S Dahan-Cohen6.   

Abstract

AIMS: The first wave of the COVID-19 pandemic generated "risks" and uncertainties as well as organizational changes among French perinatal caregivers. Our study aimed to investigate the psychosocial impact of the first wave on this population.
METHOD: Our participants (N=565) were invited to answer an online questionnaire that included questions on various indices of health and quality of life at work (e.g., ProQoL, perceived stress) and other questions on the impact of the pandemic on work organization. An open-ended question was designed to identify the participants' three most frequently perceived preoccupations with regard to the health situation.
RESULTS: In addition to highlighting the multifactorial nature of participants' preoccupations, our results illustrated the effect of professional status and type of motherhood on the different indices of health and quality of life at work. When it was found that the pandemic had an impact on work organization and on teams, lower health and quality of work life scores were recorded. On the other hand, when positive impacts on organization were reported, mainly in terms of reduced work intensity, they were associated with higher health and quality of work life scores.
CONCLUSION: We explain this last result as either one actual effect of the pandemic on work organization, or as a phenomenon of cognitive rationalization.
Copyright © 2022 Elsevier Masson SAS. All rights reserved.

Entities:  

Keywords:  COVID-19; Perinatality; Périnatalité; Quality of work life; Qualité de vie au travail

Mesh:

Year:  2022        PMID: 35599068      PMCID: PMC9068659          DOI: 10.1016/j.respe.2022.04.002

Source DB:  PubMed          Journal:  Rev Epidemiol Sante Publique        ISSN: 0398-7620            Impact factor:   0.686


Introduction

Les professionnels travaillant en établissement de santé sont une population particulièrement exposée à la COVID-19 (maladie causée par le SARS-CoV-2) [1], [2], [3], [4] et risquent de le transmettre à leurs proches [5]. Parmi cette population, certaines données montrent que les infirmières sont plus à risques, probablement parce qu'elles sont en contact avec les patients sur une plus longue période que d'autres professionnels de santé, comme les médecins par exemple [4].

Conséquences de la COVID-19 pour les soignants

Les professionnels de santé ont pu être assimilés à des vétérans de guerre et ont été salués comme des héros car ils ont été amenés à minimiser leur propre souffrance pour s'occuper de celle des autres [5]. Ce « statut » n'est pas sans risque, des recherches antérieures à la pandémie de COVID-19 ont montré que les catastrophes de ce type ont des conséquences majeures pour la santé mentale des professionnels de santé [6], [7]. Plus précisément, certaines de ces études ont montré que la prise en charge de patients infectés pouvait causer un stress mental élevé, une anxiété considérable et un syndrome de stress post-traumatique chez les professionnels de santé, et notamment chez les femmes [8], [9]. À titre d'exemple, les travaux réalisés pendant l’épidémie de VIH/SIDA ont montré que l'anxiété ou la dépression étaient des indicateurs importants d'un profil de soignants très « épuisés » [10]. Les données relatives à la pandémie de « Severe Acute Respiratory Syndrome » (SARS) de 2003 à Hong Kong montraient également des sentiments d'extrême vulnérabilité, d'incertitude, de détresse psychologique et de symptômes d'anxiété élevés chez les professionnels de santé de première ligne [11]. Les données longitudinales de précédentes crises sanitaires indiquaient également que l'impact psychologique sur les travailleurs de santé de première ligne était durable, ces derniers encourant un risque accru d’épuisement professionnel, de dépression, d'anxiété, de toxicomanie et de syndrome de stress post-traumatique à plus long terme [12], [13]. Concernant la COVID-19, des études réalisées pendant la première vague de la pandémie ont aussi montré que les professionnels de santé de première ligne présentaient des taux de dépression, d'anxiété et d'insomnie élevés [14]. D'autres études ont montré que les professionnels de santé médicaux chinois avaient une prévalence significativement plus élevée d'insomnie, d'anxiété, de dépression, de somatisation et de syndrome obsessionnels compulsifs que les professionnels de santé non médicaux [15], attestant là encore de l'impact psychologique de la pandémie de COVID-19 sur le personnel soignant.

Enjeux de la crise de la COVID-19 dans le secteur de périnatalité

Si des données relatives aux effets de la COVID-19 pendant la grossesse étaient rares au début de la pandémie [16], une méta-analyse axée sur les effets psychologiques de cette pandémie a montré que ce contexte augmentait significativement le risque d'anxiété et de dépression chez les femmes pendant la grossesse et la période périnatale [17]. De plus, une méta-analyse récente a montré que l'infection à la COVID-19 pendant la grossesse était associée au développement d'une forme particulière d'hypertension artérielle (la pré-éclampsie) chez la mère, à la naissance prématurée ainsi qu’à la mortinatalité. La présence de symptômes en cas d'infection à la COVID-19 était associée à un risque accru de césarienne et de naissance prématurée par rapport aux cas asymptomatiques. Enfin, des différences ont été trouvées entre une infection légère versus sévère à la COVID-19 : une infection sévère était fortement associée à la pré-éclampsie, au diabète gestationnel, à la naissance prématurée et au faible poids de naissance [18]. Si le taux de mortalité néonatale était estimé à 1,6 % en 2020 [19], le fait de développer une forme sévère de la COVID-19 pendant la grossesse peut entraîner une morbidité maternelle et néonatale considérable [18]. Or, environ 1 femme enceinte sur 10 pourrait présenter une forme sévère de l'infection par COVID-19 [18]. En ce sens, le risque d'hospitalisation de la femme enceinte est multiplié par cinq et le risque de séjour en service de réanimation est multiplié par deux [20]. Enfin, le risque d'une infection placentaire et d'une transmission verticale a été rapporté comme faible [21]. Toutefois, par principe de précaution, les nouveau-nés – et notamment ceux nés prématurés et malades – admis à l'unité néonatale de soins intensifs sont considérés comme étant exposés à un risque important de développer une maladie grave s'ils sont infectés par le virus [22]. De plus, certains pays recommandent d'isoler la mère du nouveau-né ou une mise en quarantaine jusqu’à au moins 48 heures après la fin des symptômes, ce qui entraîne la séparation de la mère et de l'enfant [22]. Ainsi, aux problèmes auxquels sont confrontés le personnel soignant durant cette pandémie (cf. supra), s'ajoutent des contraintes et des dilemmes moraux supplémentaires. À titre d'exemple, dans le contexte Danois, puisqu'environ 10 % des nouveau-nés doivent être transférés à l'unité néonatale de soins intensifs – la plupart directement après l'accouchement – le contexte de pandémie de COVID-19 confronte les familles et les professionnels de santé à plusieurs dilemmes difficiles à résoudre (p. ex. en cas de séparation mères-enfants, comment assurer ce lien, l'allaitement et la stimulation neurosensorielle dans la période postnatale immédiate, qui sont essentiels au développement de l'enfant ? ) [22]. Dans ce contexte d'incertitudes et de « risques », de changements organisationnels, notre recherche visait à étudier l'impact psychosocial (stress perçu, qualité de vie au travail, préoccupations) de cette première vague de la pandémie de COVID-19 sur le personnel soignant français travaillant dans le secteur de la périnatalité.

Population et méthode

Type d’étude et échantillon

Il s'agissait d'une étude observationnelle descriptive locale réalisée auprès des professionnels de périnatalité de la région PACA-Corse-Monaco, membres du réseau Méditerranée1 , via un questionnaire en ligne pendant la première vague de la pandémie.

Données recueillies

Les premières informations recueillies concernaient les caractéristiques sociodémographiques et professionnelles des soignants (sexe, âge, profession, type de maternité d'exercice). Les questions suivantes abordaient des informations relatives à la COVID-19 et son impact sur l'activité professionnelle : contact avec une personne atteinte de la COVID-19, volontariat COVID-19, changements organisationnels liés à la COVID-19 et leurs impacts potentiels sur l'activité. Lorsque les soignants déclaraient des impacts positifs, il leur était demandé de préciser la nature de ces impacts (question ouverte). Le stress perçu a été évalué à l'aide d'une question en 11 points (allant de 0 : pas de stress du tout à 10 : maximum de stress) permettant d’évaluer le niveau de stress perçu dans le contexte COVID-192 . L’évaluation de la Qualité de Vie au Travail (QVT) a été réalisée à l'aide du ProQoL [24]. Cette échelle de 30 items (10 items par sous-dimensions) permet d’évaluer trois dimensions de la QVT : (1) la satisfaction compassionnelle (e.g., « Je ressens de la satisfaction à pouvoir aider les autres ») qui concerne le plaisir que l'on tire de pouvoir bien faire son travail ; (2) l’épuisement professionnel (e.g., « Je me sens pris au piège par mon travail d'aide ») qui est l'un des effets négatifs (sentiment de désespoir, des difficultés à gérer le travail ou à faire son travail efficacement) de l'activité connue sous le nom de fatigue compassionnelle ; (3) le stress traumatique secondaire (e.g., « Je suis préoccupé(e) par plus d'une des personnes que j'aide ») qui concerne une exposition secondaire liée au travail pour des personnes qui ont vécu des événements extrêmement traumatisants. Pour chaque item/question les répondants devaient indiquer la fréquence à laquelle ils ont expérimenté certaines situations/vécues sur une échelle en 5 points de 1 « Jamais » à 5 « Très souvent ». Le score ProQoL total pour chaque dimension était donc échelonné entre 10 (score minimum) et 50 (score maximum). Une question visait le recueil des préoccupations perçues en lien avec la situation sanitaire. Ces préoccupations ont été recueillies à l'aide d'une question ouverte. Les répondants devaient produire les trois préoccupations quotidiennes perçues au moment de l’étude et les classer par ordre d'importance. Le corpus des verbatims produits pour les préoccupations perçues a fait l'objet d'une analyse de similitude à l'aide du logiciel Iramuteq [25]. Ce type d'analyse permet l'exploration du graphe d'une relation entre deux éléments d'un ensemble afin de mettre en évidence la structure sous-jacente à l'organisation interne de ces éléments. Les relations entre les éléments sont évaluées sur la base d'une valeur numérique, l'indice de cooccurrence. La lecture de l'arbre maximum, « pas à pas » (interprétation de chaque élément en fonction de son « voisinage ») met en évidence un cluster thématique. L'analyse a porté sur les mots (préoccupations) cités au moins quinze fois.

Résultats

Description de la population

Au total, 1950 professionnels ont été contactés par mail pour participer à l’étude, 565 ont répondu au questionnaire en ligne (taux de participation : 29 %). L’échantillon comprend une large majorité de femmes, l’âge moyen est de 41,9 ans (écart-type 10,50 ; étendue 24-71). Près d'un participant sur deux (47,8 %) était une sage-femme, près d'un tiers des infirmières et deux sur dix des médecins. Les maternités de type 2 étaient les plus représentées (46,6 %), suivies des maternités de type 3 (33 %) et celles de type 1 (20,4 %). Près d'un quart des répondants déclaraient avoir été volontaire COVID-19, près d'un sur deux a été en contact avec une personne atteinte par la COVID-19 (55,2 %). Neuf répondants sur dix ont déclaré avoir vécu des changements organisationnels et près de neuf sur dix que ces changements ont eu un impact sur leurs activités. Près de sept personnes sur dix ont déclaré que ces changements ont eu des impacts positifs sur l'activité ou l'organisation du travail, enfin, une majorité (62,7 %) estimait ne pas avoir vécu de changements concernant les liens avec leur équipe.

Les préoccupations déclarées

L'analyse de similitude des verbatims produite pour décrire les préoccupations ressenties a fait apparaître le caractère multifactoriel de ces préoccupations qui concernent le patient, la famille, le travail, les proches ou encore les enfants. On peut également observer la place « centrale » (voire organisatrice) du patient au sein des préoccupations. La contamination constitue un des éléments articulant de la sphère professionnelle (patient) et privée (proche), toutefois on peut identifier une certaine porosité entre ces sphères car le terme patient est directement relié à la famille (celle du soignant).

Stress perçu et qualité de vie au travail

Le stress perçu était corrélé positivement avec l’épuisement professionnel (r = .39 ; p < .001) et le stress traumatique secondaire (r = .47 ; p< .01), et négativement avec la satisfaction compassionnelle (r = -.22 ; p < .001). La satisfaction compassionnelle était corrélée négativement avec l’épuisement professionnel (r = -.60 ; p < .001). Enfin, l’épuisement professionnel était corrélé positivement avec le stress traumatique secondaire (r = .51 ; p < .001). Les médecins déclaraient moins de stress perçu que les infirmières et les sages-femmes (cf. Tableau 2). Les soignants travaillant dans les maternités de type 2 et 3 avaient des scores de satisfaction compassionnelle supérieurs à ceux des maternités de type 1. Les soignants déclarant des changements sur l'organisation du travail avaient un score significativement plus élevé d’épuisement professionnel. Ceux qui ont déclaré que ces changements ont eu des impacts sur l'organisation avaient des scores plus élevés de stress perçu et de stress traumatique secondaire. Déclarer des impacts positifs sur l'organisation étaient associés à des scores moins élevés de stress perçu et d’épuisement professionnel, et un score plus élevé de satisfaction compassionnelle. Enfin, déclarer des changements au sein de l’équipe étaient associés à des scores plus élevés de stress perçu et de stress traumatique secondaire.
Tableau 2

Stress perçu et qualité de vie au travail en fonction des caractéristiques de soignants et des informations sur l'impact de la COVID-19

ProQoL
Stress perçu M (ET)Satisfaction compassionnelle M (ET)Épuisement professionnel M (ET)Stress traumatique secondaire M (ET)
Catégorie Professionnelle
 Médecins5.34 (2.41)*39.3 (5.09)23.2 (5.92)22.7 (5.77)
 Infirmières6.03 (2.36)*38.9 (5.12)23.3 (5.03)22.2 (5.78)
 Sages-femmes5.91 (2.20)38.4 (5.68)23.7 (5.42)22.3 (5.88)
Type de Maternité
 Type 16.24 (2.41)37.7 (5.93)24.4 (5.59)23.1 (6.05)
 Type 25.81 (2.21)39.5 (5.08)*23.0 (5.39)22.1 (5.90)
 Type 35.61(2.36)38.4 (5.34)*23.6 (5.28)22.3 (5.74)
Sexe
 Homme5.43 (2.64)38.8 (5.41)24.0 (5.74)21.7 (6.30)
 Femme5.87 (2.64)38.8 (5.18)23.4 (5.38)22.4 (5.84)
Âge
 <= 505.86 (2.22)38.9 (5.15)23.4 (5.43)22.4 (6.01)
 > 505.77 (2.53)38.5 (6.06)23.8 (5.39)22.2 (5.54)
Volontaire COVID-19
 Oui5.66 (2.31)38.9 (5.44)38.9 (5.44)22.5 (6.05)
 Non5.88 (2.31)38.7 (5.38)38.7 (5.38)22.3 (5.83)
Contact COVID-19
 Oui5.92 (2.34)38.9 (5.75)23.3 (5.49)22.5 (6.03)
 Non5.76 (2.28)38.7 (5.09)23.6 (5.35)22.3 (5.77)
Changements sur l'organisation
 Oui5.89 (2.31)38.7 (5.48)23.6 (5.44)*22.5 (5.95)
 Non5.32 (2.23)39.7 (4.43)21.9 (4.96)20.9 (5.01)
Impacts sur l'organisation23.6 (5.39)
 Oui5.95 (2.22)⁎⁎38.8 (5.32)22.4 (5.48)22.6 (5.87)⁎⁎
 Non5.06 (2.70)38.8 (5.88)20.6 (5.66)
Impacts positifs sur l'organisation
 Oui5.68 (2.25)*39.1 (5.18)*23.0 (5.30)⁎⁎22.4 (5.89)
 Non6.19 (2.41)37.9 (5.77)24.6 (5.54)22.2 (5.89)
Changements liens équipes
 Oui6.29 (2.26)⁎⁎⁎38.7 (5.42)24.0 (5.65)23.6 (5.72)⁎⁎⁎
 Non5.56 (2.29)38.8 (5.38)23.2 (5.42)21.6 (5.86)

Note : p

<.05 ;

< .01 ;

<.001

Les soignants déclarant un impact positif de la situation sanitaire sur l'activité ou l'organisation de travail

La perception d'un impact positif de la situation sanitaire sur l'activité de travail ou l'organisation de travail a fait l'objet d'une double analyse, la première portant sur le profil des personnes déclarant un impact positif, la seconde portant sur le contenu des questions ouvertes permettant de préciser le caractère positif de ces impacts. Les soignants déclarant plus fréquemment des impacts positifs étaient les personnes déclarant un contact COVID-19 (75,2 % versus 64,6 %, p < .01) et celles étant volontaires COVID-19 (77,6 % versus 66,8 %, p < .05). L'analyse de contenu des questions ouvertes a permis d'identifier huit thèmes dont les quatre principaux étaient les suivants : (1) la diminution des visites évoquée par 55,5 % (n = 205) des soignants ayant déclaré des impacts positifs (e.g., l'absence de visite en service permet aux patientes de se reposer pleinement : « Le calme au sein du service ») ; (2) la réorganisation positive du travail (26,8 %, n = 99) : « Travail à un rythme plus cool », « Circuits revus, implication de la direction » ; (3) optimisation-amélioration de l'offre de soins (21,6 %, n = 80) : « Plus de temps de repos pour les patients, une organisation des soins plus fluide » ; (4) diminution des « parasites » (15,7 %, n = 68) : « Moins de consultations de bobologie ». Les quatre suivants concernent la solidarité (13,8 %, n = 51), l'amélioration de l'hygiène (10,02 %, n = 37), le dynamisme (6,5 %, n = 24), et la valorisation du travail (3,25 %, n = 12).

Discussion

Notre étude visait à étudier le vécu des soignants de périnatalité face à la pandémie de COVID-19 en termes de stress, de qualité de vie au travail et de leurs principales préoccupations. Tout d'abord, nos analyses de similitudes ont notamment montré que si les préoccupations de nos sujets revêtaient un caractère multifactoriel, le patient y occupait une place « centrale ». De plus, l'enjeu de la contamination à la COVID-19 était l'un des éléments articulant la sphère professionnelle (patient) et privée (proche). Dans ce contexte, la contamination semble donc avoir agi comme un levier facilitant la « porosité » entre ces sphères. Ce résultat n'est pas surprenant dans la mesure où certaines études ont montré qu’étant confrontés à un risque accru de contracter la Covid-19 pour eux-mêmes et de la transmettre à leurs proches [5], certains professionnels de santé ont quitté leur domicile pour vivre ailleurs (parfois même dans leur voiture) dans le but de protéger les membres de leur famille de toute contamination [26]. Ainsi, le soutien familial, qui était auparavant un renfort important pour les professionnels de santé pouvait devenir une source d'anxiété supplémentaire, par crainte de contaminer leurs proches [27]. L'enjeu de la contamination a donc directement impacté la sociabilité et les interactions sociales du personnel hospitalier avec leur entourage. Nos résultats indiquaient aussi que les soignants qui déclaraient des changements sur l'organisation du travail avaient un score significativement plus élevé d’épuisement professionnel. De plus, ceux qui estimaient que ces changements avaient des impacts sur l'activité et l'organisation du travail ainsi qu'au sein des équipes avaient des scores plus élevés de stress perçu et de stress traumatique secondaire. En effet, parmi différents facteurs (p. ex. les peurs relatives à leur vie personnelle ou encore l'expérience de précédentes crises), le fait de devoir constamment adapter sa routine de travail en termes de pratiques de soins peut encourager l'apparition de réactions dépressives, l'exacerbation de symptômes anxieux et le désintérêt au travail [28]. En ce sens, les changements organisationnels induits par la pandémie de COVID-19 semblent avoir eu des effets sur la santé mentale à court terme (i.e., épuisement professionnel et de stress perçu) et à long terme (i.e., stress traumatique secondaire) de nos participants. Ces résultats font échos à des données longitudinales relatives aux précédentes crises sanitaires qui montraient que l'impact psychologique des travailleurs de la santé de première ligne était durable et qu'ils étaient sujets à un risque élevé d’épuisement professionnel, d'anxiété, de dépression, de toxicomanie et de syndrome de stress post-traumatique à plus long terme [voir par exemple 12-13]. Toutefois, cette souffrance au travail variait selon le statut des soignants et le type de maternité dans lequel ils travaillaient. En effet, nous avons vu que les médecins de notre échantillon déclaraient moins de stress perçu que les infirmières et les sages-femmes. Ce résultat s'explique en partie par le fait que si la pression relative à la crainte d’être infecté par la COVID-19 augmente l’épuisement professionnel chez le personnel de santé [29], les enjeux sont plus saillants pour les infirmières qui sont plus à risques quant à l'exposition à la COVID-19, notamment car elles sont plus longuement en contact avec les patients que d'autres professionnels de santé, comme les médecins par exemple [4]. En ce sens, des études réalisées sur des professionnels de la santé lors d'épidémies antérieures ont montré que la prise en charge de patients infectés pouvait causer un stress mental considérable, une anxiété élevée et un trouble de stress post-traumatique, en particulier chez les infirmières [8], [9]. Concernant les variations selon le type de maternité, les soignants qui travaillent dans les maternités de type 2 et 3 ont des scores de satisfaction compassionnelle (i.e., qui renvoie au plaisir que l'on tire de pouvoir réaliser correctement son travail) supérieurs à ceux des maternités de type 1, ces dernières accueillant peu de femmes enceintes positives à la COVID-19 durant cette première vague, souvent transférées en CHU CH avec unité de soins critique. Nous pouvons expliquer ce résultat par le fait que les maternités de type 2 et 3 étant celles qui accueillent les femmes dont la grossesse présente des complications, le personnel de ces maternités est probablement plus qualifié, mieux formé et plus habitué à faire face à des situations extrêmes. Toutefois, si les changements organisationnels semblent avoir constitués une source de souffrance chez une partie de nos participants, nous avons également vu que ceux qui ont déclaré que ces changements avaient eu des impacts positifs sur l'organisation avaient des scores moins élevés de stress perçu et d’épuisement professionnel, et un score plus élevé de satisfaction compassionnelle. Parmi ceux-ci, nous retrouvions non seulement ceux qui déclaraient avoir été en contact avec une ou plusieurs personnes positives à la COVID-19 – que nous interprétons comme un effet de proximité à la « réalité » du risque – et ceux s’étant déclarés volontaires pour faire face à la pandémie de COVID-19 – que nous interprétons comme un effet de rationalisation cognitive [30] permettant de gérer un état d'inconfort psychologique (dissonance cognitive, Festinger, 1957). En effet, au regard des préoccupations déclarées par nos participants autour de la contamination à la COVID-19 (voir nos résultats qualitatifs), le fait de s’être engagé « librement » pour travailler durant cette première vague de la pandémie a probablement engendré un état de dissonance cognitive chez ces individus. Or, l'une des voies privilégiées de réduction de la dissonance étant la modification de la cognition inconsistante (i.e., ajuster son attitude de sorte que celle-ci soit davantage conforme au comportement problématique réalisé) [31], [32], nous pensons que leur déclaration des impacts positifs sur l'organisation lié au changement pourrait s'apparenter à une forme de rationalisation cognitive, conduisant à une réduction de l'inconfort cognitif. Cette réduction de l'inconfort cognitif pourrait ainsi expliquer les scores plus faibles de stress perçu et d’épuisement professionnel, ainsi que ceux plus élevés de satisfaction compassionnelle chez ces participants. Cette interprétation est toutefois à nuancer dans la mesure où il est tout autant probable que l'organisation du travail ait réellement été améliorée dans le sens des principaux arguments mis en avant par nos participants (i.e., diminution des visites, réorganisation positive du travail, optimisation-amélioration de l'offre de soins, …). En effet, les transformations organisationnelles au cours des années 1980 et 1990 ont été accompagnées d'apparition ou de diffusion de diverses formes d'intensité du travail [33]. L'intensité du travail correspond à un cumul d'une contrainte de temps de type industriel ou bureaucratique et d'une contrainte marchande (i.e., dépendance immédiate à la demande ou contact avec les clients, le public). Cette dernière conduit souvent à devoir interrompre une tâche en cours pour une autre imprévue et augmente ainsi le sentiment de n'avoir pas assez de temps pour travailler convenablement [33]. Or, une intensité du travail élevé a des effets néfastes sur le travail et la santé : en plus d'engendrer un désintérêt au travail, elle contribue à l'apparition de troubles chez les individus, et notamment du stress [34]. En ce sens, les modifications organisationnelles générées par la pandémie de Covid-19 (i.e., réorganisation du travail et diminution des visites) semblent avoir eu un effet de réduction de l'intensité du travail en favorisant un recentrage sur l'activité de travail. Cela pourrait donc aussi indirectement expliquer les meilleurs indices de santé au travail chez ces participants.

Limites et perspectives

Bien que cette étude permette une meilleure compréhension de l'impact de la pandémie de COVID-19 sur la santé au travail du personnel en périnatalité français, nos résultats sont à nuancer dans la mesure où ce secteur n'a pas été celui le plus touché par la pandémie de COVID-19. Il serait donc difficile et problématique d’étendre ces résultats et conclusions à d'autres secteurs hospitaliers. De plus, nous devons être d'autant plus prudents dans l'interprétation et la généralisation des résultats que notre échantillon a des caractéristiques particulières. En plus du niveau de participation plutôt faible (probablement dû au contexte d'activité soutenue pendant la première vague de la pandémie), nous devons souligner la pluralité de professions interrogées et le fait qu'elle était majoritairement composé de femmes, de jeunes et de très peu de volontaires COVID. De plus, la période (première vague) et le pays (France) dans lequel l’étude a été menée recouvrent très certainement des spécificités qui nécessitent une certaine prudence. Par ailleurs, les scores moyens de bien-être au travail (i.e., satisfaction compassionnelle) sont plutôt élevés tandis que ceux relatifs à la souffrance au travail (i.e., stress perçu, épuisement professionnel, stress traumatique secondaire) sont plutôt faibles. Cela peut également s'expliquer par le fait que ce secteur n'a pas été le plus touché par la pandémie de COVID-19. De plus, bien que significatives, les différences trouvées sur ces divers indices de santé et de qualité de vie au travail en fonction de nos variables d'intérêts sont plutôt faibles. Partant, nous invitons là encore à une certaine prudence dans les conclusions et les interprétations à en tirer. Enfin, puisqu'une partie de nos participants ont déclaré que la pandémie de COVID-19 a entrainé des changements positifs sur l'organisation du travail et que cela semble avoir eu des effets bénéfiques sur leur santé au travail, nous nous interrogeons sur les effets que pourraient avoir un retour à la « normale », qui impliquerait une (ré)augmentation de l'intensité du travail et ses conséquences sur la santé de ces travailleurs du soin. En ce sens – et au vu des effets bénéfiques sur la santé au travail déclarée - nous espérons donc que ces modifications organisationnelles qui semblent avoir contribuées à diminuer l'intensité du travail seront maintenues. Table 1, Fig 1
Tableau 1

Caractéristiques de la population et informations sur l'impact de la COVID

VariablesN = (%)
Sexe
 Homme46 (8,6)
 Femme488 (91,4)
Âge (Année)
 24 – 49393 (73,9)
 50 – 71139 (26,1)
Catégorie Professionnelle
 Médecins111 (20,8)
 Infirmières168 (31,5)
 Sages-Femmes255 (47,8)
Type de Maternité
 Type 1111 (20,4)
 Type 2249 (46,6)
 Type 3176 (33,0)
Volontaire COVID
 Oui127 (23,8)
 Non407 (76,2)
Contact COVID
 Oui239 (44,8)
 Non295 (55,2)
Changement organisationnel
 Oui481 (90,1)
 Non53 (9,9)
Impacts de ces changements sur l'activité ou l'organisation
 Oui462 (86,5)
 Non72 (13,5)
Impacts positifs de ces changements sur l'activité ou l'organisation
 Oui369 (69,4)
 Non163 (30,6)
Changement des liens avec équipe de travail
 Oui199 (37,3)
 Non335 (62,7)
Fig. 1

Analyse de similitude des préoccupations évoquées par les soignants

Caractéristiques de la population et informations sur l'impact de la COVID Stress perçu et qualité de vie au travail en fonction des caractéristiques de soignants et des informations sur l'impact de la COVID-19 Note : p <.05 ; < .01 ; <.001 Analyse de similitude des préoccupations évoquées par les soignants

Déclaration de liens d'intérêts

Les auteurs déclarent ne pas avoir de liens d'intérêts.
  21 in total

Review 1.  Mental health consequences of disasters.

Authors:  Emily Goldmann; Sandro Galea
Journal:  Annu Rev Public Health       Date:  2013-10-25       Impact factor: 21.981

2.  Fear of severe acute respiratory syndrome (SARS) among health care workers.

Authors:  Samuel M Y Ho; Rosalie S Y Kwong-Lo; Christine W Y Mak; Joe S Wong
Journal:  J Consult Clin Psychol       Date:  2005-04

3.  Burnout and related factors among HIV/AIDS health care workers.

Authors:  M L Bellani; F Furlani; M Gnecchi; P Pezzotta; E M Trotti; G G Bellotti
Journal:  AIDS Care       Date:  1996-04

4.  Depression and anxiety in pregnancy during COVID-19: A rapid review and meta-analysis.

Authors:  Lianne M Tomfohr-Madsen; Nicole Racine; Gerald F Giesbrecht; Catherine Lebel; Sheri Madigan
Journal:  Psychiatry Res       Date:  2021-04-01       Impact factor: 3.222

5.  Long-term psychological and occupational effects of providing hospital healthcare during SARS outbreak.

Authors:  Robert G Maunder; William J Lancee; Kenneth E Balderson; Jocelyn P Bennett; Bjug Borgundvaag; Susan Evans; Christopher M B Fernandes; David S Goldbloom; Mona Gupta; Jonathan J Hunter; Linda McGillis Hall; Lynn M Nagle; Clare Pain; Sonia S Peczeniuk; Glenna Raymond; Nancy Read; Sean B Rourke; Rosalie J Steinberg; Thomas E Stewart; Susan VanDeVelde-Coke; Georgina G Veldhorst; Donald A Wasylenki
Journal:  Emerg Infect Dis       Date:  2006-12       Impact factor: 6.883

6.  Characteristics of Women of Reproductive Age with Laboratory-Confirmed SARS-CoV-2 Infection by Pregnancy Status - United States, January 22-June 7, 2020.

Authors:  Sascha Ellington; Penelope Strid; Van T Tong; Kate Woodworth; Romeo R Galang; Laura D Zambrano; John Nahabedian; Kayla Anderson; Suzanne M Gilboa
Journal:  MMWR Morb Mortal Wkly Rep       Date:  2020-06-26       Impact factor: 17.586

7.  The Adverse Impact of COVID-19 on Health Care Providers: Time to Start Measuring.

Authors:  Felipe Urdaneta; Mark Stacey; Massimiliano Sorbello
Journal:  Anesth Analg       Date:  2020-10       Impact factor: 6.627

Review 8.  Care for frontline health care workers in times of COVID-19.

Authors:  Karine Demartini; Vanessa de Mello Konzen; Marcia de Oliveira Siqueira; Gabriela Garcia; Matheus Santos Gomes Jorge; Juliana Secchi Batista; Lia Mara Wibelinger
Journal:  Rev Soc Bras Med Trop       Date:  2020-08-26       Impact factor: 1.581

9.  Mental Health and Work Attitudes among People Resuming Work during the COVID-19 Pandemic: A Cross-Sectional Study in China.

Authors:  Lili Song; Yong Wang; ZhengLin Li; Ying Yang; Hao Li
Journal:  Int J Environ Res Public Health       Date:  2020-07-14       Impact factor: 3.390

10.  Clinical manifestations, risk factors, and maternal and perinatal outcomes of coronavirus disease 2019 in pregnancy: living systematic review and meta-analysis.

Authors:  John Allotey; Elena Stallings; Mercedes Bonet; Magnus Yap; Shaunak Chatterjee; Tania Kew; Luke Debenham; Anna Clavé Llavall; Anushka Dixit; Dengyi Zhou; Rishab Balaji; Siang Ing Lee; Xiu Qiu; Mingyang Yuan; Dyuti Coomar; Jameela Sheikh; Heidi Lawson; Kehkashan Ansari; Madelon van Wely; Elizabeth van Leeuwen; Elena Kostova; Heinke Kunst; Asma Khalil; Simon Tiberi; Vanessa Brizuela; Nathalie Broutet; Edna Kara; Caron Rahn Kim; Anna Thorson; Olufemi T Oladapo; Lynne Mofenson; Javier Zamora; Shakila Thangaratinam
Journal:  BMJ       Date:  2020-09-01
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